Alfama est présenté dans tous les guides comme le quartier typique de Lisbonne où le fado résonne au détour de ruelles sinueuses. On y vante une atmosphère unique de village où les habitants vivraient encore comme « au bon vieux temps ». L’encyclopédie Wikipédia n’est d’ailleurs pas en reste pour jouer les tours-opérateurs : « L’Alfama est un quartier très particulier, il ressemble à un village dans lequel toutes les personnes se connaissent et se saluent quotidiennement […] il est connu pour ses restaurants et ses fêtes populaires… »
Autrement dit, y passer quelques nuits est un devoir pour tout touriste qui se respecte. Et quoi de plus simple que de passer par une plateforme comme Airbnb ? En quelques clics, l’offre est séduisante, les prix restent attractifs et les paiements sont simplifiés. Mais avant de cliquer sur le bouton de réservation, il convient de se rappeler qu’ici vivent — ou plutôt vivaient — des gens. Car chaque logement transformé en hébergement touristique participe directement à l’éviction de la population locale.


Sous la pression de cette manne financière, l’Alfama a perdu son bien le plus précieux : son tissu humain. Dans certaines rues, plus de 50 à 60 % des logements sont aujourd’hui dédiés à la location de courte durée. Chassées par la hausse vertigineuse des loyers et le non-renouvellement des baux, les familles qui faisaient vivre ce quartier depuis plusieurs générations ont été contraintes de s’exiler vers les périphéries lointaines de la capitale, à Barreiro, Amadora ou Loures.
Aujourd’hui, les résidents permanents ne sont plus qu’une poignée. Face aux visiteurs, certains vous supplient désormais de ne pas prendre en photo la façade de leur logement, de peur d’attirer de nouveaux investisseurs à l’affût d’un bien à racheter. Le quartier abrite désormais principalement des personnes âgées ou des ménages aux modestes revenus. Protégés temporairement par d’anciens baux gelés, ces derniers se retrouvent isolés au milieu d’un va-et-vient permanent de valises à roulettes.
Cette transition brutale a dénaturé la vie de quartier (a vida de bairro). Les épiceries de proximité, les boucheries et les échoppes traditionnelles ont progressivement cédé la place à des bars à vins, des magasins de souvenirs et des restaurants attrape-touristes. Pour les derniers habitants, faire ses courses ou simplement trouver un commerce essentiel est devenu un parcours du combattant. La solidarité villageoise et les rires des enfants jouant dans les ruelles s’effacent face à une population flottante, de passage pour deux ou trois nuits ou faisant la queue devant un restaurant à la mode. L’âme du quartier, celle-là même que recherchent les visiteurs, s’éteint peu à peu à mesure que ses acteurs historiques disparaissent.
Face à ce naufrage démographique, la population locale ne baisse pas les bras. Elle interpelle les touristes par des inscriptions sur les murs en leur rappelant que leur venue dans ce quartier n’est pas sans conséquences. De plus, des mouvements citoyens comme Morar em Lisboa dénoncent le droit au logement bafoué et l’urgence sociale. Malgré l’ampleur du phénomène, les habitants restants s’accrochent à leurs traditions, faisant vibrer chaque mois de juin les célèbres Santos Populares pour rappeler que l’Alfama est un lieu de vie avant d’être un décor.
Si les autorités ont récemment réagi en gelant l’attribution de nouvelles licences de location touristique, la mesure ressemble pour beaucoup à un pansement sur une plaie déjà profonde. Faute de pouvoir expulser légalement certains locataires protégés, quelques propriétaires vont jusqu’à laisser délibérément les bâtiments s’installer dans un délabrement insalubre, contraignant les habitants à fuir d’eux-mêmes face au risque d’effondrement.
La prochaine fois que vous préparerez votre séjour à Lisbonne, gardez à l’esprit qu’un simple clic de réservation contribue à effacer l’histoire humaine de tout un quartier.
Photos : Laurent Monserrat© Lisbonne, Alfma, 2026



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